Article rédigé par Bénédict Lagrange-Deschamps

Dans une ancienne vie, j’ai d’abord été coiffeuse. J’étais habituée dans un monde plus artistique.  Aussi, et je le dis sans pensée négative, j’étais habituée au mode plutôt ‘’fe-fille’’ : talons hauts, maquillage, coiffure impec, vêtements top nutch etc. Je savais très bien qu’en intégrant l’entreprise familiale, l’odeur des fixatifs, des shampooings et des colorations seraient remplacées par des odeurs de bois, de papeteries, de sueur et de grinder! Mais j’étais prête à ça!

Ce serait différent, bien sûr, mais de toute façon, pour moi, le sexe importe peu au travail, tout comme la couleur de la peau et l’âge. Nous  sommes tous égaux et une femme peut exceller en charpenterie comme un homme peut exceller en coiffure, pas vrai? Alors, dans ma tête, ces stéréotypes sont révolus et même, n’ont jamais existé.  Toutefois, je ne me doutais pas que lorsque je ferais le Grand Saut j’allais me buter à quelque chose que je n’avais pas vu venir : le fait que je sois une femme dans un monde rempli d’hommes et que ça, auprès de certaines personnes : ÇA DÉRANGE!

– Ah ouin, tu es certaine que c’est comme ça? Hmm, je ne suis pas convaincu moi. J’aimerais parler à un gars de l’équipe technique s.v.p.

– Eh bien, une vendeuse de chevrons en talons hauts, tssss, on aura tout vu!

– T’es certaine que tu me comprends quand je te dis une pente 4/12?

– Ça me prendrait une portée de 12 pieds avec des excédents de 16’’. Tu sais que ça va faire 14’8’’ au total, hein?

– J’aimerais avoir un ensemble de fermes de toit standard avec des fermes de bout et des échelles. Les fermes de bout et les échelles mademoiselle ça c’est…

– Oh ! Une femme au bout du fil, wow, je ne m’attendais comme pas à ça pour commander mes truss. À qui je dois parler exactement pour ça?

Au début, cela venait beaucoup me chercher. J’ai souvent douté de mes compétences. Je me suis souvent flagellée à grands coups de << tu es poche, tu ne seras pas capable, t’es pas vite vite Béné, oublie ça, ça ne fonctionnera jamais, c’est une affaire de gars ça, tu n’es pas faite pour ça>>. Puis,  j’ai laissé toute la place à mon égo : vas-y prouve leur, montre-leur de quel bois tu te chauffes, ils n’en croiront pas leurs yeux !

Ça fait un temps toute cette artillerie-là. J’utilise ici le mot artillerie, car oui, se laisser ‘’driver’’ par l’égo, c’est comme une guerre interminable qui n’en finit pas et le résultat : même si j’ai fini par gagner la confiance de quelques clients, j’en suis sortie heureuse certes, mais pour les mauvaises raisons. J’étais surtout épuisée d’avoir lutté contre moi-même à en faire plus, même trop pour impressionner. Impressionner pour quoi en réalité? Mais ça, je l’ai réalisé plus tard…

J’ai appris, au travers les larmes et le découragement qu’il faut laisser aux autres leurs préjugés et leurs commentaires, car de  toute façon, ils ne nous appartiennent pas. Ça semble bien facile expliqué ainsi, je vous l’accorde, mais je sais très bien qu’on ne vit pas cela exactement de cette façon-là. L’anxieuse que je suis a douté, voulu abandonner, fait des crises incontrôlables (nausées, tremblements, etc.). Mais lorsque j’ai réalisé au fond de moi-même que je vivais tout cet inconfort simplement parce que je n’étais pas alignée sur qui j’étais réellement, tout a changé.

Je me suis mise à repenser à mon rôle. En quoi consiste-t-il  réellement? Impressionner les clients et leur prouver que j’ai le profil de l’emploi?  Ou, leur fournir une estimation en bonne et due forme, assurer un bon service, être à leur écoute et représenter mon entreprise ? J’ai également posé des questions aux clients à savoir ce qui faisait qu’ils étaient clients chez nous et ce qui ferait qu’il ne le serait plus. J’ai créé des outils pour mon travail, mais pour moi également.  

Ce que je retire de tout cela, c’est que chaque humain est différent. Chaque humain a d’abord le réflexe de se protéger face au danger, dans ce cas-ci les gens freinent devant un changement en général. C’est vrai qu’une femme qui porte des chaussures avec du bling-bling, une sacoche et des petits ongles  qui vient expliquer comment on fait une estimation de fermes de toit, ça peut peut-être faire drôle à côté de l’homme fort, habile de ses mains qui en a construit, lui, des maisons et des garages!

Aujourd’hui, j’apprends à ne pas juger les autres, la vie. Je respecte ce qui est. À force de respect et d’amour, même envers ceux qui m’aiment moins, l’évolution suit son cours.  Je me bute encore à des clients qui n’apprécient pas de  travailler à des projets de construction avec une fille. Mais je les laisse aller. Un bon jour, tout ça finira par s’arranger, j’en ai bon espoir !

Même si certaines journées sont plus difficiles que d’autres, je ne retournerais jamais en arrière. L’odeur de bois, de sueur, de grinder et ma gang de boys me rendent heureuse, je les aime, et je m’amuse tellement plus qu’avant. Je termine donc en disant que ce qui se pense où se dit à notre sujet ne compte pas. Être sur son X, au bon endroit, et se sentir bien dans ce que l’on fait : c’est là que réside toute la richesse de notre choix professionnel.